
J’ai tellement rêvé de cette aventure !
Une expérience unique : 10 jours en plein milieu du désert du Sahara avec des personnes non voyantes !
Un défi à la hauteur de mes ambitions : marcher 15 km par jour sous un soleil radieux, manger sur le sol la délicieuse cuisine bio de notre chef nomade, dormir à la belle étoile et me réveiller avec la lumière rose du lever du soleil.
Une expédition pour se connecter à soi, aux autres et à la nature. Assimiler la compréhension du désencombrement pour réaliser que ton sac est trop plein de choses inutiles. Vivre avec un grand V, ce vide qui crée l’espace intérieur.
Le désert offre surtout de ressentir pleinement les éléments : le vent, le sable, le soleil… le silence. Une complète connexion avec la nature et une déconnexion totale avec le monde extérieur. Exactement ce dont j’avais besoin : l’apprentissage de la « soustraction », moi qui ne sais habituellement qu’additionner et multiplier. Faire le plein de vide quoi !
J’étais aussi en quête de cette « sculpture de l’âme » promise par Théodore Monod, le chercheur d’absolu.
Déjà de retrouver le groupe à l’aéroport apportait un changement d’habitude. Moi qui voyage normalement seule et à mon rythme, je devais attendre 11 personnes de plus à la sécurité ! J’ai donc fermement appuyé sur mon frein et je suis passée, du moins j’ai essayé, en « mode ralenti ».
Dès le jour 1, dans le désert, j’ai laissé l’émotion m’envahir et j’ai fait face à mes peurs une à une. C’est bien vrai, seulement 8% de nos peurs sont rationnelles !!! Donc, rapidement, le sable est devenu un élément intégré à ma vie. Il s’incrustait partout, mais grâce à sa douceur incomparable, je n’en étais finalement nullement incommodée. La « douche » à la lingette à la fin de journée est devenue vite satisfaisante et suffisante. Et pour la toilette (une de mes plus grandes peurs bien avant de penser aux scorpions et aux vipères), cela n’était déjà plus une embûche au jour 3 ! Comme quoi mes inquiétudes « luxueuses » devenaient futiles au milieu du Sahara.
La découverte de ce silence est inoubliable. Le jour 2, en regardant le coucher de soleil, le bruit a cessé dans ma tête. J’ai même cru que j’avais perdu l’audition ! Pas de référence possible avec CE silence complément déstabilisant, une douce rencontre qui s’apprivoise au jour le jour et qui développe une addiction.
Les journées de marche n’étaient pas un défi du côté physique, mais en étaient un vrai lorsque que je devais exercer mes compétences de guide pour les non voyants. Décrire les obstacles, les descentes et les montées de dunes, voir pour deux et anticiper les embûches étaient exigeants et cela demandait une pleine présence. Aussi marcher côte à côte sous cette chaleur et partager sa « bulle » dans cette espace immense n’était vraiment pas confortable. Accompagner leur quotidien était réellement énergivore, puisque je devais moi aussi m’approprier cette sortie de zone de confort. J’étais en totale empathie avec eux, essayant de répondre au mieux… je connais si bien comment prendre soin de l’autre que je m’oublie souvent !
Les apprentissages étaient nombreux, alors vivement tous ces petits moments magiques. Ils étaient composés de simplicité : le partage des repas, la nourriture, l’eau, le thé à la menthe, la bonne humeur des nomades berbères, leur attitude positive face à la vie et les chants autour du feu… Ces échanges comblaient amplement toutes les difficultés et offraient beaucoup de ressourcement.
Avant le départ dans le désert, j’anticipais la futilité … pourtant l’aventure avec ce groupe et ce lieu avait de véritables leçons pour moi, bien au-delà que celles que j’avais imaginées. J’ai envie de vous partager quelques-unes d’entre elles.
Première leçon: quoi de mieux pour travailler l’image de soi que de partir avec des gens non voyants … une tache sur ton pantalon, la repousse de tes cheveux, ton apparence physique… on s’en fout pas mal ! J’ai atteint un nouveau niveau de « je m’en foutisme » libérateur. Vivement l’authenticité !
Deuxième leçon: cet espace permet d’apprivoiser le vide. Et surtout de ne pas remplacer le silence par les mots; l’absence par la consommation; l’existence par le travail et la douleur par la fuite. Apprivoiser le vide, c’est le laisser exister, le rencontrer et avant tout le tolérer. Nouvelle addiction !
Troisième leçon: en fait, le « vide » est plutôt plein ! Il est rempli d’amour de soi, de bien-être, d’émotions, d’espace, de temps, de découvertes, de moments et surtout d’échanges bien souvent silencieux.
Autre leçon: j’ai appris l’existence du « vide médian ». L’auteur François Cheng le définit par « l’ENTRE-deux » qui crée l’inattendu et l’inespéré. Celui-ci permet un « espace » pour faire exister l’imprévu. Constat: mon rythme de vie et mon agenda offrent peu de place pour l’inattendu… (Je souligne ici l’évidence !) Mohamed le guide, osera même me dire : “Tu dois laisser de la place dans ta vie si tu souhaites que quelqu’un s’approche de toi… Inch’Allah !” Le désert est donc mon vide médian, l’espace entre le “avant” et le “après” ; le moment de transformation créatrice qui permet de se dépasser… autrement.
Je n’ai plus peur du vide. J’ai réalisé que pour plein de raisons, je peux aussi le fuir professionnellement comme entrepreneure : pour assurer l’avenir, pour répondre à la demande, pour valoriser ma raison d’être… ça c’était le « avant ». Non, je n’ai plus peur du vide, il sera créateur.
Le désert n’avait pas fini son enseignement. Le jour 6, j’ai eu une leçon extrême ! L’occasion d’explorer à nouveau celui dont j’ai le plus peur…. J’ai dû faire face au courage de renoncer. Celui que je déteste le plus !!!
Avant d’aller plus loin, je vous partage un peu de théorie sur le sujet ! Aussi connu sous le nom de « courage de lâcher prise », le courage de renoncer fait référence à la capacité de prendre des décisions difficiles qui implique de renoncer à quelque chose, souvent par peur, attachement ou habitude. Le but ultime est de poursuivre une meilleure voie ou de préserver son bien-être émotionnel et mental, mais dans ce cas-ci c’était pour une « raison de santé physique ». (Je le mets entre guillemet puisque je crois fortement que les maux physiques cachent souvent une raison plus profonde et émotionnelle).
Le courage de renoncer est un acte de bravoure, car il nécessite de faire face à ses peurs et de choisir le bien-être à long terme plutôt que la gratification immédiate.
Je reviens au jour 6. Depuis plus de 24 heures, j’avais une infection à l’œil, je devais mettre des gouttes antibiotiques et je recevais les soins de l’infirmière qui nous accompagnait, mais ça ne s’améliorait pas vraiment. Le soleil, le sable et l’environnement n’étaient pas des conditions gagnantes dans les circonstances. (J’apprendrai plus tard que les lentilles cornéennes ne sont pas idéales avec les éléments du désert !)
Étrangement, 5 ans auparavant, (presque jour pour jour) j’ai fait une « uvéite » (infection de l’œil potentiellement grave, causée par une baisse du système immunitaire), donc TOUS les souvenirs douloureux ont refait surface, accompagnés de beaucoup d’inquiétudes.
J’étais maintenant convaincue que je devais recevoir des soins spécialisés… mais je ne voyais pas la possibilité de quitter et « d’abandonner » l’équipage. Je m’en voulais d’être arrivée si fatiguée dans l’aventure et de n’avoir pas prévu d’apporter le traitement adéquat.
À mon réveil, Mohamed le cuisinier (que je nommais affectueusement « Mohamed couscous ») est venu me voir en disant : « je sais que tu souffres et nous aimerions tous t’aider, mais on ne sait pas quoi faire… je crois que ça te prend un docteur pour les yeux ». Il m’a fait sourire et pleurer à la fois. Ces hommes nomades ont une profondeur et une capacité de comprendre et d’exprimer les émotions de l’autre. Une capacité empathique que j’ai rarement vue. Ils disent : ici dans le désert, on ouvre son cœur, on parle, on s’exprime, on échange, on marche, on regarde « droite-gauche » et on trouve toujours des solutions. Effectivement, il avait raison, je devais voir un ophtalmologue et j’y avais pensé toute la nuit précédente.
L’équipe du désert a été réellement formidable et attentionnée. Je ne voulais pas quitter l’aventure évidemment, mais j’ai comme principe que « quand tu ne peux pas aider, il ne faut pas nuire » ! Il y a déjà bien à faire ici dans la vie quotidienne: l’aide aux non voyants, les ampoules aux pieds de l’un, le coup de chaleur de l’autre, etc. Je peux alors m’occuper de moi seule, en ville, si j’ai ce qu’il faut. « Mais comment sort-on d’ici ??? »
Mohamed, le guide (oui il y en a plusieurs de ce nom ici !) me dit : « Annick, il y a toujours une solution dans le désert, ne t’inquiète pas, c’est moi qui s’occupe de tout, toi tu lâches prise et tu te laisses guider à ton tour ».
À son clin d’œil et son ton qui ne laisse pas de place à la discussion, je devine qu’il avait bien saisi le personnage que je suis après seulement 6 jours !
Discours intérieur : « Bam ! Voilà ta leçon Annick ! Voilà ce que le désert a à t’apprendre… ça ne se passera pas comme sur ton plan. »
Je vois Mohamed se promener de dune en dune à la recherche du réseau cellulaire et orchestrer ma sortie du désert. C’est comme cela que ça allait se passer au jour 6/10 de l’aventure. Face au groupe, en toute humilité, j’ai affirmé ma décision de renoncer à l’aventure, même si mon ego me suggérait de poursuivre un autre 24h, « pour voir si… ». Non c’était décidé, je partais.
J’ai donc quitté le groupe avec les larmes comme des fleuves sur les joues. En ayant un bon mot pour l’un et pour l’autre. La coach en moi avait encore de l’énergie pour le “pep-talk” motivateur ! En les remerciant aussi tous de leurs apprentissages transmis, parce qu’ici chacun a un message à livrer et je les ai tous bien reçus !
Nous voilà donc partis en sens inverse. Mohamed le cuisinier et Nacer le chamelier m’accompagnaient avec un dromadaire. Celui-ci trimballait mon bagage, de l’eau et a une petite place pour moi sur son dos au besoin. « Tu veux monter Annick ? » NOOOOOON! Il ne faut pas exagérer et marcher me fait du bien. Je suis encore orgueilleuse, (foutu ego) le lâcher prise n’était pas encore total… mais ça s’en venait …
Après environ 2 heures de marche, nous sommes arrivés à un endroit où un 4×4 pouvait me récupérer. Il n’y a pas de panneaux de circulation dans le désert, mais ce petit coin porte un nom et les gens qui sont nés ici le connaissent bien ! Étonnant !
Mes compagnons de route m’ont fait l’accolade en me disant : « Le désert t’a enseigné tout ce dont tu avais besoin pour l’instant et tu reviendras, Inch’Allah ». Ils reprirent le chemin en sens inverse pour poursuivre l’aventure avec le groupe. Ces Bédouins ont une énergie inépuisable, branchés directement à la puissance du désert. C’est chez eux, ici, ils y sont nés. Même s’ils sont aujourd’hui semi-nomades, ils sont tellement heureux de reprendre ce rythme de vie et maintenant, je suis davantage en mesure de les comprendre !
Ils m’ont donc confié à deux autres guides et là, commençait ma chaotique aventure de 4×4 à travers les dunes jusqu’à la route goudronnée pour plus d’une heure. Accrochez-vous ! Je suis en totale lâcher prise cette fois, ça y était (!) et pleinement en confiance. Mohamed le guide m’a dit « tu seras entre bonnes mains, tous ceux qui vont t’accompagner sont mes amis et ils vont prendre soin de toi ». Après l’avoir vu à l’œuvre pour détecter les scorpions ou les traces de vipères et sa capacité de s’orienter dans cette espace, je sais qu’il sait !
Lorsque je suis arrivée en ville, à Douz, la prise en charge était déjà assurée et j’étais attendue à l’hôpital de Kebili. Deuxième lâcher prise, car je ne suis pas au Québec ! J’ai vu rapidement l’ophtalmologiste, ça m’a coûté 60 Dinars (26$ CAN), mais on n’est pas du tout dans les mêmes conditions d’hygiène !
J’ai passé quelques jours à l’hôtel à réfléchir aux apprentissages. J’ai pu exercer ma patience et « voir » cette partie de la Tunisie autrement (dans tous les sens du terme). J’ai attendu le retour de la troupe pour repartir avec eux jusqu’en France. J’ai écouté la suite de leur récit d’aventure, y compris l’expérience de la nuit sous la lune noire, qui me faisait tant rêver. J’avais tellement hâte d’admirer ce phénomène, étendue dans mon sac de couchage, sur ma dune. Tant pis, j’étais sincèrement heureuse pour eux.
Oui ! Cela demande du courage de renoncer, puisque ça implique forcément un choix à assumer. Vivre, c’est choisir !
Je vais revenir ! (Mes amis tunisiens ajouteraient «Inch’Allah») La vérité c’est qu’en seulement 6 jours, j’ai attrapé le virus du désert ! Pas celui dans l’œil mais celui dans le cœur ♥️.
Cet endroit unique où la connexion à la nature et à l’essentiel passe par le «ground » humain.

